Paroles d'anciens : Lila CAIMARI (Maison de l'Argentine - 1986)

caimari-article_0

Lila CAIMARI
Ancienne résidente de la Maison de l'Argentine - 1986
Professeur à l’université et chercheur au CONICET

Qui peut en douter ? Être résident à la Maison de l’Argentine est un rare privilège ! Et plus rare encore d’année en année, ajouterais-je : un privilège presque anachronique si nous considérons notamment la distance éloignant l’État opulent qui fonda cette résidence accueillante, consacrée aux spécialistes des sciences, des arts, et des humanités, de celui qui à présent se bat pour subvenir aux besoins les plus élémentaires de l’éducation de ses citoyens.
Je ne suis pas sûre que nous ayons tous conscience de notre bonne fortune lorsque nous traversons son seuil. Dans mon cas, je sais du moins que j’ai compris ma chance non pas à mon arrivée, lorsque je me suis présentée à la loge avec mes affaires, mais longtemps après la fin de cette expérience. En réalité, c’est une prise de conscience qui arrive petit à petit, par la pondération des années, comme s’il s’agissait d’un cadeau que l’on déballe longuement.

Je dois beaucoup à la Maison de l’Argentine. J’y ai vécu la première année et demie de mon expérience parisienne, qui dura sept ans. Comme tant d’autres, je profitai pleinement de cette enclave familière au sein d’un monde nouveau, et qui me permettait de m’engager avec beaucoup d’avantages dans ce chemin encore incertain.
Tout d’abord, concernant ma démarche professionnelle, c’est dans la bibliothèque avec vue sur les jardins de la Cité universitaire – mon lieu favori – que j’entrepris de balbutier les premières idées de ce que deviendra plus tard ma thèse de doctorat en histoire, et c’est aussi là que j’écrivis les brouillons de mon premier livre. Ma mémoire des couloirs de cette résidence est imprégnée par des textes de théorie politique et de sociologie de la religion : c’étaient les thèmes qui m’occupaient à l’époque.
J’y connus d’autres thésards (physiciens, paléontologues, démographes) qui sont aujourd’hui devenus des référents dans leurs champs scientifiques respectifs. Certains de ces chercheurs consacrés continuent à être des amis très chers : la Maison de l’Argentine est également un point de départ des réseaux personnels de longue durée.
Importante en elle-même, cette expérience est d’autant plus marquante qu’elle inaugura tout ce qui m’arrivera plus tard. Je me souviens de la Maison de l’Argentine comme une généreuse et hospitalière porte d’entrée à Paris. D’autant plus qu’elle est liée aux années pendant lesquelles se sont développées toutes les opportunités dont une jeune fille de vingt-cinq ans aux aspirations intellectuelles pourrait rêver. Il est impossible d’exagérer l’impact de ces expériences sur ma vie ultérieure. Essayons d’en résumer quelques-unes.
D’un côté, elles m’ont permis de connaître un monde académique solidement établi – contrastant alors avec le système universitaire argentin qui se redressait lentement dans le cadre de la transition démocratique. À l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS) et à l’Institut d’études politiques de Paris (souvent appelé « Sciences Po »), j’ai eu l’occasion de travailler en contact régulier avec des figures remarquables de mon champ d’études. Je me rappelle particulièrement de M. Émile Poulat dont les idées – divulguées par quelques disciples argentins alors présents – furent plus tard très influentes lors de la création d’un champ d’études sur l’Église catholique argentine. Les débats historiographiques dans lesquels je me plongeai à cette époque marquent encore mes perspectives d’analyse.
Ce qui fut également décisif, c’est le contact avec des étudiants non argentins, qu’ils soient français ou provenant d’autres pays (avec certains d’entre eux – formés dans ces deux institutions et actuellement disséminés dans le monde entier – je maintiens encore un lien professionnel, au travers des conférences, des invitations et des projets de publication).
Enfin, je découvris des styles différents d’argumentations, d’analyses de textes… ainsi que des dialogues entre lectures académiques, littérature et cinéma, dont l’influence, bien que moins formelle, a modifié sur le long terme les modalités de ma relation au travail intellectuel.

Deux décennies plus tard, je suis devenue professeur à l’université et chercheur au CONICET (Conseil national de la recherche scientifique et technique). Je participe aux congrès internationaux et je publie. Mes étudiants lisent beaucoup d’histoire sociale et culturelle issue d’autres pays. Parfois, afin de mettre en perspective notre monde universitaire, je leur parle de la manière dont les autres horizons académiques travaillent. Quelques-uns sont partis à la Maison de l’Argentine afin d’entreprendre leur propre voie.
Je ne peux imaginer une meilleure façon de rendre hommage à une tradition dont je suis à la fois fière et reconnaissante.

Lila CAIMARI.